Lors de la rentrée judiciaire 2025-2026, le Procureur Général près de la Cour d’appel de Korhogo, Koné Souleymane, tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme. Selon lui, les cas de viol deviennent un véritable fléau qui menace la cohésion sociale et la sécurité judiciaire au Nord. Dans cette interview, il se dit déterminé à agir avec fermeté, en collaboration avec les autorités locales et les leaders communautaires.
- Question : Quel est le contexte de votre prise de parole lors de cette rentrée judiciaire ?
- Question : Vous affirmez que le viol est devenu un véritable fléau dans le Nord. Sur quoi repose ce constat ?
- Question : Quelles sont, selon vous, les causes principales de cette montée des cas de viol ?
- Question : Vous dites être sans pitié. Cela signifie-t-il que des condamnations ont déjà été prononcées ?
- Question : Avez-vous été confronté à des pesanteurs socioculturelles dans le traitement de ces affaires ?
Question : Quel est le contexte de votre prise de parole lors de cette rentrée judiciaire ?
Koné Souleymane :
Chaque année, le ministère de la Justice et des Droits de l’Homme définit une politique pénale nationale. Notre rôle, en tant que procureurs généraux, est d’en évaluer l’impact dans nos régions, puis d’y intégrer une politique pénale sectorielle adaptée aux réalités locales. Depuis notre arrivée à la Cour d’appel de Korhogo, nous avons identifié plusieurs fléaux qui fragilisent la sécurité judiciaire au Nord : l’orpaillage clandestin, le vol de bétail — qui alimente notamment le terrorisme — et aujourd’hui le viol, dont la progression est particulièrement inquiétante. Il était donc impératif d’interpeller les autorités locales et les populations.
Question : Vous affirmez que le viol est devenu un véritable fléau dans le Nord. Sur quoi repose ce constat ?
Koné Souleymane :
Le constat est clair et alarmant. Le nombre de cas de viol augmente de manière constante. Lorsque nous examinons le rôle de la Cour d’appel, sur dix dossiers, six concernent des faits de viol. C’est beaucoup trop. Voilà pourquoi j’ai estimé nécessaire d’en parler publiquement lors de la rentrée judiciaire.
Cette cérémonie réunit en effet des acteurs clés : le chef de canton, la représentante du maire, le représentant du préfet de région et d’autres leaders influents. Le moment était donc propice pour attirer l’attention de tous et rappeler que la lutte contre ce phénomène est essentielle pour la sécurité judiciaire au Nord.
J’ai d’ailleurs été très clair : nous serons sans pitié. Les parquets ont reçu des instructions fermes. Toute personne arrêtée pour des faits de viol et contre qui les preuves sont établies sera sévèrement sanctionnée. Nous voulons envoyer un message fort pour dissuader ceux qui seraient tentés de commettre de tels actes.
Pour la seule année judiciaire 2024-2025, 155 procédures ont été enregistrées :
- Odienné : 15 cas
- Boundiali : 92 cas
- Korhogo : 48 cas
Cette hausse est alimentée par plusieurs facteurs : l’orpaillage clandestin, les séquelles de la crise militaro-politique, la pauvreté, ainsi que certaines pratiques socioculturelles comme le mariage précoce. Si rien n’est fait, la situation risque d’empirer.
Question : Quelles sont, selon vous, les causes principales de cette montée des cas de viol ?
Koné Souleymane :
Trois causes majeures expliquent cette explosion.
D’abord, les réalités sociologiques propres aux populations du Nord. Certaines traditions réduisent la parole des victimes et créent un climat où les agressions sexuelles sont difficilement dénoncées.
Ensuite, les conséquences de la crise armée de 2002. Entre 2002 et 2011, une zone de non-droit s’est installée. Même si les chefs de guerre tentaient de gérer leurs zones, l’absence d’État a favorisé l’apparition de comportements déviants. Certains réflexes, hélas, perdurent encore aujourd’hui.
Enfin, l’orpaillage clandestin reste un facteur aggravant. Il attire sur le territoire des individus qui ne respectent ni les lois ni les normes sociales.
Ces trois éléments réunis ont contribué à fragiliser la sécurité judiciaire au Nord, rendant indispensable une réponse forte et coordonnée.
Question : Vous dites être sans pitié. Cela signifie-t-il que des condamnations ont déjà été prononcées ?
Koné Souleymane :
Bien sûr. La grande majorité des personnes reconnues coupables de viol ont été condamnées. Nous veillons toutefois au respect du droit, notamment des droits de la défense et de la présomption d’innocence.
A lire aussi : Rentrée judiciaire 2025-2026 : la cour d’appel de Korhogo mise sur la rigueur et le numérique
A lire aussi : Devant les maires de France, le chef d’état-major des armées prépare les esprits à la guerre
Certains prévenus ont été renvoyés devant le tribunal criminel puis relaxés faute de preuves suffisantes. Dans ces situations, j’ai instruit les parquets de relever appel lorsque cela était nécessaire.
Les condamnations varient en fonction de la gravité des faits : 5 ans, 10 ans et parfois jusqu’à 20 ans de prison. Les décisions sont fermes, car elles doivent contribuer à renforcer la sécurité judiciaire au Nord et protéger les victimes.
Question : Avez-vous été confronté à des pesanteurs socioculturelles dans le traitement de ces affaires ?
Koné Souleymane :
Non, pas dans le cadre de la justice saisie officiellement. Le chef de canton, par exemple, joue un rôle très républicain. Certains croient qu’en allant le voir, ils pourront influencer la justice. Or il leur répond systématiquement qu’une fois la justice saisie, il ne peut plus intervenir.
Il faut lui rendre hommage, car cette attitude favorise la confiance dans l’institution judiciaire et soutient directement la sécurité judiciaire au Nord.
Propos recueillis par :
Samba Georges, correspondant régional





